Superpower, Sean Penn

Red Flag Day

La Berlinale a programmé le nouveau film de Sean Penn et Aaron Kaufman le 20 février 2023 en avant-première internationale, à quelques jours du premier anniversaire du déclenchement de la guerre en Ukraine. À cette occasion, carte blanche a été donnée à Sean Penn. Superpower, présenté comme un film politique engagé et critique, vise à convaincre l’opinion publique internationale de la nécessité absolue d’une montée en puissance de la militarisation de l’Ukraine, en défendant notamment la nécessité de l’intervention des États-Unis. Tapis rouge, paillettes et drapeaux ukrainiens étaient réunis, et les réalisateurs ont reçu une ovation quasi unanime du public. Le festival, qui souhaitait dans cette édition faire la part belle à la célébration de la résistance ukrainienne, a plébiscité un film dogmatiquement belliciste, en renouvelant les codes audiovisuels de la propagande militariste. Citons Sean Penn lui-même, dans son propre film, pendant l’invasion russe à Kiev : « What the fuck is going on ? » [Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?].

« We are at the center of the world » [Nous sommes au centre du monde] est la phrase prononcée par Sean Penn, pour décrire sa présence à Kiev, au moment où l’invasion russe a lieu. « As explosions rocked the city, the filmmakers became inadvertent front-row witnesses to this historic “David and Goliath” struggle » [Alors que des explosions ébranlaient la ville, les cinéastes se sont trouvés être par inadvertance les témoins privilégiés de cette lutte historique entre David et Goliath] – affirme le résumé du film, sur le site officiel de la Berlinale 2023. Superpower, co-réalisé par Sean Penn et Aaron Kaufman, diffusé dans le cadre de la section « Berlinale Special », se présente comme un film ayant réussi la prouesse de saisir, sur le vif, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022. L’ambition affichée est de couvrir l’actualité géopolitique en Ukraine en interviewant militaires, spécialistes supposé·es, avocat·es, membres des équipes de tournage et de production. Bien que présenté·es comme spécialistes, le montage du film ne donne à entendre aucune analyse approfondie de la situation géopolitique de leur part, nous laissant assez sceptiques quant à la scientificité des propos délivrés. Ce (pseudo) dispositif choral a néanmoins pour caractéristique principale de réunir plusieurs itérations d’un point de vue unique, qui se trouve être le même que celui de Sean Penn : il s’agit de promouvoir la militarisation de l’Ukraine, et l’engagement des États-Unis dans la guerre. Si une position de solidarité vis-à-vis de l’Ukraine est évidemment légitime, si ce n’est nécessaire, le bellicisme appuyé de ce film interroge jusque dans les ovations des salles combles de la Berlinale, puisqu’il semble présupposer qu’il ne peut être de guerre juste sans intervention armée étatsunienne. Feignant la mise en scène d’une pluralité de points de vue, Sean Penn n’a de cesse de se faire, à ses dépens, le reflet d’un américano-centrisme éculé, mais visiblement encore idéologiquement légitimé. De telle manière qu’insensiblement et pour ainsi dire, innocemment, le film déploie une rhétorique audiovisuelle qui le place de plus en plus sûrement dans l’héritage de la « belle et grande » histoire des films de propagande.

À l’origine, les cinéastes souhaitaient réaliser un film sur cette figure excentrique d’acteur-président : Zelensky, présenté comme un personnage alliant à la perfection des qualités humaines et guerrières, morales et politiques – ou politiciennes. Sans doute intrigués par les échos troublants avec les récents tumultes de la politique américaine et son showman-président d’un tout autre acabit, probablement mus par une identification naturelle à l’égard d’un politicien ayant fait ses premières armes au sein de la dream factory, Sean Penn, Aaron Kaufman et leur équipe entreprennent un voyage hasardeux dans l’angle mort de l’Otan. Bien sûr, le suspense est à la fois inutile et indécent : les pressions du Kremlin, de plus en plus impérieuses, puis la déclaration de guerre de Poutine, le 24 février 2022, précipiteront l’histoire. L’équipe était aux premières loges, et raconte avec commisération la stupéfaction, l’effroi, le tragique, l’admiration surtout pour le courage d’un peuple et de ce personnage si cinégénique : Volodymyr Zelensky pour lequel sont réunies toutes les conditions d’un coming-of-age movie inédit.

Vidéos de ses performances scéniques, de ses petits pas de danse, le Zelensky que l’on a d’abord découvert dans la série Serviteur du peuple diffusée de 2015 à 2019 occupe la première partie du film. Il est drôle, séduisant, charismatique, au point que sa popularité excède les frontières ukrainiennes pour en faire une vraie vedette dans les pays d’Europe de l’Est et en Russie. « Zelensky is one of the deepest beauties in the world (…) it is so moving to meet him » [Zelensky est l’une des plus profondes beautés de ce monde (…) c’est si émouvant de le rencontrer]. « There is a terrible sense of the human need for freedom ». [Il y a en lui un sens aigu du besoin humain de liberté]. Volodymyr Zelensky serait « all the faces (at once). » [tous les visages réunis]. Les descriptions élogieuses font légion – c’est une « star » post-soviétique – et la multiplication des images de sa personne frise le culte de la personnalité. La suite du film explore l’autre face héroïque de ce portrait d’un président en star de cinéma, et héros des temps modernes : la figure d’ennemi numéro un du Kremlin, décrit comme un « juif nazi » par Poutine. S’il est indéniable que le président ukrainien détonne sur la scène politique internationale, la manière dont Zelensky se voit pris, au fil du film, dans la sisyphéenne tâche de sauver l’humanité tout entière nous laisse peu à peu choir dans l’incrédulité. À l’image du « miracle-Sean Penn », présent au moment de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Volodymyr Zelensy est porté aux nues pour avoir su tirer profit de sa popularité et devenir, comme par miracle, président de l’Ukraine après avoir, sur les écrans, incarné un enseignant d’histoire propulsé à la fonction suprême de son pays. Mais la consécration intervient véritablement lorsque, s’adressant au président, Sean Penn déclare : « When the war started (…), it felt like you were born for this moment » [Quand la guerre a commencé (…) tu donnais l’impression d’être né pour ce moment]. C’est à ce moment précis que la portée critique du film achève de s’évanouir.

Pour défricher les limbes de l’histoire en train de se faire, Sean Penn manque de repères, et en appelle tout naturellement à son expérience dans le cinéma de genre comme à une pierre de rosette pour interpréter le conflit. S’il n’est pas du ressort des critiques de prendre parti pour ou contre l’aide militaire occidentale apportée à l’Ukraine, il apparaît en revanche nécessaire de s’interroger sur l’économie narrative d’un film prônant sans réserve l’armement d’un pays. Témoin, voire acteur privilégié d’un événement historique sans précédent, Sean Penn s’autoproclame ambassadeur de l’Ukraine, auprès des États-Unis, et met en scène sa relation avec Volodymyr Zelensky, laissant Aaron Kaufman dans l’ombre du projet. À l’exception des images d’archives, Sean Penn est présent sur la quasi-totalité des plans du film. Nous assistons à son périple sur le terrain, à Kiev, au moment de l’invasion. Nous le suivons dans les briefings de sécurité, aux conférences de presse, en visite d’un immeuble en ruines. Nous partageons sa désorientation, les questions à bâtons rompus qu’il pose à chaque personne qu’il croise, qu’il s’agisse de victimes anonymes des bombardements, du boxeur et ancien maire de Kiev Vitali Klitschko ou du premier ministre polonais, avant de partager son point de vue informé sur les plateaux télé du monde entier. Nous observons quelques-uns de ses moments de répit, dans le train, sur la banquette arrière de divers véhicules avec chauffeur parcourant l’Ukraine au cours de trois visites successives – « c’était impensable, pour Sean Penn, de ne pas y retourner » dit Aaron Kaufman en voix off – poussant son engagement jusqu’à parcourir les tranchées dans le Donbass et traverser à pied la frontière polonaise en arborant son gilet pare-balles, affrontant la mort avec flegme, impassibilité, sourire. Sean Pean, qui s’institue partie prenante de la lutte, pousse l’indécence dans ses retranchements lorsqu’il met en équivalence ses muscles et tatouages avec les bras armés des Ukrainiens, par un subtil effet de montage. Outre un casting, on se le figure aisément, essentiellement masculin, les cinéastes portent ainsi une attention émue aux poignées de mains viriles, abusent de gros plans sur les blasons et décorations militaires, mettent en scène le réconfort apporté par la vodka qui permet aux langues de se délier et de s’allier sous la gouverne des « couilles » réputées démesurées du président. Récit arrosé de la conversion d’un peuple d’abord sceptique (« We thought at first Zelensky doesn’t have the balls » [On pensait au départ que Zelensky n’avait pas les couilles]) mais finalement convaincu (« The man has big balls » [l’homme a de grosses couilles]) : premier pas assuré vers la victoire.

Dans ce bain exhausteur de masculinité, Sean Penn est comme un poisson dans l’eau. Il s’attribue tous les rôles. Journaliste, coach militaire, confident, il « joue » aussi au soldat et souhaite à tout prix être au plus près du feu brûlant de l’action, sur la ligne de front : « The front line is where we wanna get to » [La ligne de front, c’est là que nous voulons aller]. Ce désir d’action et d’adrénaline interroge, comme s’il s’agissait avant tout de provoquer l’admiration des spectateur.ices à son égard, de souligner les risques immenses qu’il prend en réalisant ce film. L’hyper-visibilisation de Sean Penn, de ses pseudo prises de risques, introduit ainsi une confusion entre son aisance à dépasser tous les obstacles et le sort plus complexe de millions d’ukranien·nes, qui ne méritent pas les atermoiements du réalisateur. Sean Penn ne se défait néanmoins jamais du complexe de supériorité que lui confère son passeport hollywoodo-étatsunien, sanctionnant une domination de principe en matière tant de hard que de soft power. S’il s’intéresse à l’Ukraine, c’est indissociablement par compassion et par condescendance, en observant un pays se battre pour préserver les valeurs – liberté et démocratie – dont il est entendu que les États-Unis restent le modèle original et l’incarnation absolue.

Le film fera feu de toute situation pour marteler que le réel est aussi simple – et aussi désirable – qu’un film d’action : les bons sont les bons et les méchants sont les méchants, le scénario est rigoureusement écrit d’avance, l’Ukraine vaincra en vertu du précepte hollywoodien : le Bien triomphe du Mal. Du constat des mensonges russes – des inserts de la propagande télévisuelle poutinienne sont d’emblée estampillés « Bullshit ! » – on ne peut qu’inférer la vérité des paroles alliées. Puisque Zelensky livre combat aux mille visages du Mal, son visage est donc l’icône du Bien. Pour dissiper toute équivoque qui pourrait subsister, Sean Penn, face caméra, délivre de petites leçons de géopolitiques qui ne souffrent pas la contradiction, qu’elle soit visuelle ou discursive. Cette grille de lecture fait bien sûr écho au manichéisme de l’imaginaire collectif étatsunien : de Reagan et sa lutte contre « l’Empire du Mal » jusqu’à Bush et sa « War on Terror » (guerre contre le terrorisme), et dont le western constitue l’insurpassable exemple cinématographique. Le manichéisme infuse chaque plan, chaque raccord, et circule progressivement à travers un imaginaire visuel de plus en plus balisé. Des images de graffitis illustrent Zelensky et Poutine grimés en Harry Potter et Voldemort. La guerre se prêterait même à un remake improvisé de Top Gun : « The next Top Gun movie must be made in Ukraine » [Le prochain Top Gun doit être tourné en Ukraine] déclare Miles Teller, l’une des stars du blockbuster, plein d’admiration devant un groupe de militaires ukrainiens, comme pour les adouber. Musique de film d’action, rythme de montage frénétique, images sensationnelles de corps meurtris, champs de bataille, contre-plongées sur des militaires, sur leurs armes, et sur des avions de guerre. Toutes les images sacrificielles pour la défense de l’intérêt national, du drapeau et des libertés, sont élevées à un égal niveau panégyrique, glorifiant sans distinction la résistance et les archaïsmes travaillant les genres, les corps et les psychés. Hardiesse et virilité sont les deux faces d’une même médaille, scintillant sur la poitrine des militaires ukrainiens.

Dans leur film, les cinéastes cherchent à réitérer le tour de passe-passe qui avait transformé la fiction en réalité lors de l’élection du 20 février 2019. Les dream factories américaines et ukrainiennes et la fabrique d’images sensationnalistes et guerrières convergent vers un même but – prôner la surenchère guerrière. Le télescopage de la réalité et de la fiction s’est intensifié durant la Berlinale, puisque le festival a simultanément acclamé le supposé engagement du film, et son registre hyperbolique et mystificateur. Première internationale dans l’une des plus grandes salles du festival (le Verti Music Hall), appel Zoom cinégénique avec Volodymyr Zelensky en ouverture, et conférence de presse hypermédiatisée. La séance « The ‘Jin, Jiyan, Azadî’ Effect – The Role of Cinema and the Arts in the Iranian Revolution » et Superpower constituaient les deux faces politiques de la médaille berlinaloise. Alors que Wolfgang Streeck analyse le tournant belliciste de la politique allemande depuis le début de la guerre en Ukraine [1] – et observe notamment que tout discours qui ne préconiserait pas l’armement est désormais considéré comme pro-poutinien, on peut supposer que la Berlinale a marché dans les pas de cette tendance, en offrant une plateforme de diffusion extraordinaire à ce film, au détriment d’une réflexion nécessaire sur la complexité de la conjoncture géopolitique.

Le comble de l’ironie du film se lit déjà dans son titre. Dans un contexte où Vladimir Poutine menace d’avoir recours à l’arme nucléaire, laquelle fait partie des composantes essentielles des superpuissances, appeler son film Superpower apparaît pour le moins inopportun. Les États-Unis ayant été considérés comme la superpuissance par excellence, il semblerait que Sean Penn et Aaron Kaufman souhaitent à nouveau consacrer cette position, en mobilisant le lexique d’un film de propagande et en déployant cette rhétorique visuelle sensationnelle, comme pour faire renaître les États-Unis de leurs cendres fort clairsemées et redonner souffle à une guerre froide redevenue chaude que Sean Penn semble appeler de ses vœux. En 2003, en pleine guerre d’Irak, Robert Jay Lifton écrivait Superpower Syndrome : America’s Apocaliptic Confrontation with the World, en faisant se rencontrer une approche psychanalytique et une approche géopolitique, or ce livre trouve dans le film Superpower une actualité renouvelée. Zelensky et Sean Penn sont ici devenus des super-héros, et les cinéastes ont souhaité réaliser un super film qui se veut être le récit d’anticipation d’un super-avenir dont les États-Unis et l’Ukraine seraient les superpuissances. On serait en effet assez peu surpris·es de voir Sean Penn endosser une cape de super-héros, à condition que celle-ci laisse apparaître ses bras musclés sous la star spangled banner. Si « le marxisme de la dénonciation des mythologies de la marchandise, des illusions de la société de consommation et de l’emprise du spectacle » est devenu un poncif de la gauche à l’époque des situationnistes [2] ,il reste que Sean Penn et Aaron Kaufman déploient le genre du spectacle de la guerre et de sa consommation à un degré rarement égalé au point, non seulement d’annuler radicalement toute portée critique, mais aussi de verser dans le film de propagande masculiniste, émaillé de bouteilles de vodka et de discussions vaseuses. Les questions posées par Dork Zabunyan sur les images de la guerre en Ukraine n’en deviennent alors que plus pressantes : « C’est peut-être la pierre de touche de la circulation des images de guerre : participent-elles à son ‘incroyable inventivité’ en favorisant, même sans le vouloir, sa ‘perpétuation’ ? Ou esquissent-elles, sans en être forcément la cause effective, la possibilité, même en imagination, d’une mise en échec de la poursuite des hostilités [3] ? » Dans la continuité du précédent film de Sean Penn (Flag Day, 2021), la diffusion de ce morceau d’anthologie en première mondiale à la Berlinale pourrait être qualifié de red flag day.


[1Wolfgang Streeck, « Getting Closer », New Left Review, 7 novembre 2022.

[2Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008, p. 38

[3Dork Zabunyan, « Images d’Ukraine : qui veut vraiment la fin de la guerre ? », AOC, 18 janvier 2023.