Si le vent tombe, Nora Martirosyan

Histoire-géographie

Alain (Grégoire Colin) se rend au Haut-Karabakh pour des raisons techniques et logistiques : examiner l’aménagement d’un aéroport qui devrait désenclaver ce petit territoire à l’indépendance contestée. À ses questions essentiellement géographiques, on donne des réponses historiques et culturelles. Le film oscille toujours entre ces questions qui posent le cadre, permettent d’avoir une connaissance pseudo-objective du lieu où l’on se trouve, et ces réponses plus complexes, personnelles, qui ne cachent pas leur engagement et leur subjectivité. Deux façons d’aborder un territoire qui correspondent peut-être aux deux manières par lesquelles on peut, dans un film, appréhender un paysage : comme un géomètre, ou bien comme un historien.

Si le vent tombe se déploie d’abord comme une série de leçons : ce personnage extérieur, sur qui nous n’apprendrons presque rien, est évidemment pensé comme un relai du spectateur à qui les autres personnages peuvent apprendre les spécificités culturelles de ce pays, son passé douloureux et ses difficultés politiques. Le film déploie ainsi son ambition quasi-pédagogique, cherchant à faire découvrir cet État dont la plupart des Français (y compris l’auteur de ces lignes) ne connaissaient pas l’existence avant son embrasement en novembre dernier [1], proposant même, par un jeu d’énumération des pays frontaliers, d’apprendre à le placer sur une carte : « North, North-East : Azerbaijan, enemy. North-West, Armenia, Georgia, friendly. Further North, Russia. West : Turkey, enemy. South, South-West : Iran, on good terms. »

Mais la leçon ne dure pas indéfiniment, et laisse petit à petit place à l’école buissonnière. La peinture du Haut-Karabakh prend alors, pour le personnage comme pour le spectateur, la forme d’une expérience interne, subjective. C’est aussi là que la fiction prend le dessus, et que le film déploie une beauté plastique très impressionnante. Le récit s’organise, se complexifie, permet de passer vers une autre dimension, de quitter l’abstraction de la carte pour suivre une sorte de guide local, celui qui connait les raccourcis. Ce guide, c’est un enfant, Edgar, l’autre personnage principal du film, qui erre à travers la région en vendant une eau aux vertus supposément magiques. Ses pas dévoilent la face cachée du territoire, ouvrent la voie à une expérience plus empirique qui, paradoxalement, passe par le récit imaginaire. Car comment montrer autrement les rêves, les angoisses, les souvenirs, bref la culture d’un pays, qu’en créant une fiction qui permettra d’en donner une image ? L’idée que le Karabakh serait « rond comme la terre », suggérée par le chauffeur d’Alain, est ainsi matérialisée par les liens que tous les personnages entretiennent entre eux et par leur manière de se croiser sans cesse.

Cet imaginaire, cependant, est bien ancré dans la réalité : c’est sur la rupture du cessez-le-feu que le film se conclut, alors qu’Alain cherche à vérifier la matérialité de la frontière avec l’Azerbaïdjan ; rupture « fictionnelle » du cessez-le-feu qui est devenue, en novembre dernier, une réalité. Si personne n’est blessé lors des échanges de tirs que le personnage provoque involontairement, l’ouverture de l’aéroport se voit nécessairement repoussée. C’est que la réalité la plus dure d’un pays se fonde parfois sur une fabrication, une fiction : une frontière.

Voilà deux vues, deux tableaux d’un pays. D’abord le tracé de sa carte, puis la traversée de son territoire, d’une frontière à l’autre, en croisant en chemin des personnages de fiction et des personnes réelles, des situations imaginaires et des difficultés politiques concrètes. Au bout de cette traversée, la frontière est le signe d’un échec, mais aussi d’un aboutissement : celui de l’expérience d’Alain, passé du professionnalisme extérieur à l’implication personnelle, de la neutralité étrangère à la croyance en l’indépendance de ce pays (il déclare à un moment que si ça ne tenait qu’à lui, « le ciel serait toujours ouvert »). Le rapport entre Alain et le spectateur, que nous décrivions comme « pédagogique », doit donc idéalement changer pour devenir le partage d’un constat, celui formulé plus tôt par le directeur de l’aéroport : « le Haut-Karabakh n’est pas sur vos cartes, mais le pays existe. »


Si le vent tombe (2021), un film de Nora Martirosyan, avec Grégoire Colin, Hayk Bakhryan.

Sortie le 28 mai 2021.

Scénario : Nora Martirosyan, Emmanuelle Pagano, Oliver Torres, Guillaume André / Image : Simon Roca / Son : Anne Dupouy / Montage : Nora Martirosyan et Yorgos Lamprinos

Durée : 100 minutes.


[1Le Haut-Karabakh est depuis les années 90 le centre d’un conflit opposant majoritairement l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Le pays a déclaré son indépendance en 1991 mais n’est reconnu par aucun Etat membre de l’ONU. En novembre 2020, les conflits armés reprennent violemment dans la région, aboutissant à un accord de cessez-le-feu largement défavorable au Haut-Karabakh et à son principal allié, l’Arménie.