Le Livre des solutions, Michel Gondry

Terrier

Le premier mouvement du Livre des solutions est un repli vers la marge. Celui de Marc Becker (Pierre Niney), qui prend la fuite lorsque ses producteurs mettent le holà à son long-métrage, Chacun tout le monde. Embarquant avec lui rushes et équipe technique, il file en finir le montage dans les Cévennes, chez sa tante Denise. Par cette échappée, muée par le besoin de préserver son intégrité artistique vis-à-vis des financiers, Michel Gondry trouve le parfait prétexte pour s’adonner à ses bricolages et retourner à l’émotion secrète de son œuvre – sa tante Suzette, héroïne de son documentaire L’Épine dans le cœur. Ce décentrement problématise la difficile jonction entre machinerie imposante et fabrication artisanale, scission au cœur des projets et même de la filmographie de Gondry. Dès son arrivée à la campagne Marc remet en scène des plans, cette fois-ci de bric et de broc (tuyaux d’arrosage, décor en carton), mais sa monteuse Charlotte (Blanche Gardin) lui signifie que le raccord ne pourra se faire avec ceux tournés en amont. Gondry et son faux double se fourvoient dans cette impossibilité à raccorder et se réfugient derrière une accumulation de bouts de ficelle, peu inquiétés par leur dessin final.

Marc est dans le déni de son propre long-métrage, incapable de simplement en regarder le montage. Il ne cesse de détourner le regard, que cela soit pour filmer la même fourmi pendant deux jours ou les villageois venus à l’avant-première organisée pour l’anniversaire de sa tante. Cette négation de son travail s’accompagne néanmoins d’une logique du pas de côté, où libre cours est laissé à l’imagination. Ses expérimentations, placées sous l’égide de son propre manuel, intitulé « Le Livre des solutions », le poussent à réinventer le processus de post-production (montage palindromique, camiontage) mais également la matière même du film ; à l’image de Max le renard, court-métrage d’animation en stop motion que Marc souhaite placer à l’entracte de Chacun tout le monde et qui s’insère au centre du Livre des solutions. Mais ces incessantes bifurcations, que soulignent les flèches servant de schémas au « Le Livre des solutions », ne convergent vers rien d’autre que Marc.

L’adaptation par Gondry de L’Écume des jours [1], à laquelle le Chacun tout le monde de Marc est un écho, était traversée par cette idée que la fantaisie porte en elle un repli mortifère. En parallèle du nénuphar qui emplissait la poitrine de Chloé, une angoissante machinerie étouffait ses protagonistes jusqu’à leur recroquevillement et leur disparition. Le Livre des solutions effleure cette idée d’un homme qui, en dépit de son abattage, ne cesse de creuser son propre trou ; ce que traduisent l’affaissement de son matelas et surtout le plan final – la véritable splendeur visuelle du film – où Marc disparaît de la première de son long-métrage en laissant sur son siège un terrier presque infini. Mais Gondry, plutôt que d’explorer les failles de cette féerie morbide qui habite Marc, fait preuve d’une grande complaisance vis-à-vis de son double. En ne s’arrimant qu’à cet unique point de vue, l’ensemble tend vers l’ego trip, peu préoccupé des conséquences de l’entreprise quasi-suicidaire de Marc ; de la souffrance qu’elle engendre chez ceux qui l’entourent.

S’il faut un certain courage pour dresser un autoportrait aussi antipathique et affronter sa part la plus despotique, le réalisateur n’oppose à son protagoniste aucun garde-fou. Les frasques tyranniques de Marc (réveils de ses collaboratrices en pleine nuit, vaisselle cassée, post-production à la limite de la séquestration), même si certaines prêtent à sourire, ne sont jamais remises en question. Le scénario a d’ailleurs bon ton de placer son héros du côté de la maladie et de l’enfance. Non seulement les crises de Marc sont dues à l’arrêt de son traitement (Gondry a lui-même été diagnostiqué bipolaire), mais il est également sans cesse associé à un mode d’être enfantin. Comme lorsqu’il hurle « scotch » pour que quelqu’un se mette à le chercher avec lui, renouant avec un procédé qui obligeait sa mère à l’aider à remettre la main sur ses jouets. À ce titre, le personnage de Denise – et on se désole, après Vortex, que Françoise Lebrun soit rendue à seulement jouer les mamies déboussolées –, avec ses yeux brillants et sa voix doucement éteinte, entérine un peu plus cette infantilisation, prétexte tout trouvé pour se défausser. Les rares leçons qu’elle donne à son neveu paraissent dérisoires en miroir de l’autoritarisme de celui-ci.

Alors qu’il se plaçait contre les puissants – ces méchants producteurs qui ne comprennent rien à son art –, Gondry, et c’est tout le paradoxe, accepte consciemment son passage de l’autre côté de la barrière. Le pouvoir qu’il confère à Marc, rarement contredit, le fait trôner fièrement au centre du film. Pourquoi faire le procès d’un homme à l’inventivité débordante qui, au fond, n’abîme rien ni personne ? Au contraire, il va devenir père dans les dernières séquences, et ses collaborateurs, tous plus amorphes les uns que les autres, s’accommodent sans broncher d’excuses à peine sincères. À force de se faire le chantre du do it yourself, Marc, et Gondry avec lui, finit par ne plus lever les yeux de son manuel ; allant jusqu’à enfiler le costume de maire pour distribuer son « Livre des solutions » dans tout le village. Si cette démarche a la volonté généreuse de faire feu de tout bois, sa faiblesse est de n’octroyer qu’à Marc le droit de s’animer et d’animer le film.

La séquence de l’enregistrement de la bande originale est symptomatique de cette décision de faire de Marc le seul corps en mouvement. Face à un orchestre local, il fredonne des airs pré-existants, que les instrumentistes doivent reproduire. Puis, sous sa direction – Marc étant forcément plus talentueux que le chef-d’orchestre qu’il vient de congédier – improvisent au fil d’indications approximatives. Sous les yeux calmement admiratifs de sa monteuse, qui conseille à leur assistante de rester et de continuer à filmer le maestro, gloire est rendue au cinéaste. Lorsqu’il demande aux musiciens d’interpréter les mouvements de son corps – dans une performance qui n’est pas dénuée d’un ludisme plaisant –, on s’incline devant sa capacité à faire naître la forme musicale de lui-même. Le Livre des solutions est alors seulement innervé par l’obligeance de Gondry envers le génie de Marc. Si, au début du film, par le biais d’une voix-off lénifiante, Marc se trouvait idiot en employant le terme de « méthode Marc Becker », cette dernière semble bel et bien exister. Son principe, pernicieux : le talent des autres s’efface derrière le mien.


Le Livre des solutions, un film de Michel Gondry, avec Pierre Niney, Blanche Gardin, François Lebrun, Camille Rutherford, Frankie Wallach...

Scénario : Michel Gondry / Image : Laurent Brunet / Montage : Elise Fievet / Son : Guillaume Le Braz, Jean-Noël Yven, Dominique Gaborieau

Durée : 1h42.

Sortie française le 13 septembre 2023.


[1Période de déréliction que Gondry relate dans un court-métrage.