Alice Lenay

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Depuis plusieurs années, l’artiste et chercheuse française Alice Lenay [1] explore dans son travail les modes de rencontres par écrans interposés, en s’intéressant plus particulièrement à la reconfiguration de la perception des visages induite par cette expérience. En 2011, elle bricolait un « attrape-regard », astucieux instrument permettant de saisir le reflet d’un visage face caméra quand bien même celui-ci serait localisé sur un côté. Dans la performance Double croisement de regards sacrifiés (2017), Alice Lenay et Ely Morcillo avaient composé une partition de regards sur une interface visiophonique qu’elles réinterrogeaient par la suite dans un face-à-face réel. « L’attention à l’autre se repense à la lumière de l’expérience sur écran (ce n’est plus le face-à-face qui est traduit sur écran, mais le face-à-face sur écran qui est traduit hors-écran). Je te sais toute proche, caressant de ton regard l’environnement autour de mon visage, tandis que je parcours aussi les contours de ton propre visage, toutes deux prêtes à bientôt nous « retrouver » symétriquement et réciproquement dans l’échange de regard. » relatait Alice Lenay en guise de bilan.

Dans son premier long métrage Dear Hacker (mention spéciale du Prix Loridan-Ivens/Cnap cette année au Réel [2]), Alice Lenay souhaite mettre fin à un mystère en multipliant les rencontres virtuelles avec des connaissances : qui saura dire ce que l’étrange clignotement de sa webcam, « cette insaisissable luciole » [3], cache et signifie à la fois ? Parce que l’enquête de Dear Hacker se construit au fil de dialogues particulièrement vifs, remettant en jeu des inquiétudes théoriques sans ne jamais verser dans une froide abstraction, nous avons été pris de l’envie de parler du film avec sa réalisatrice en crevant l’écran, en toute présence. Nous partageons ici ses paroles, recueillies en la regardant droit dans les yeux.

Débordements : Quel a été le point de départ de Dear Hacker ?

Alice Lenay : J’avais le désir de faire un film pour expérimenter les idées de la thèse que j’écrivais au sujet des visages sur écran. Je cherchais une histoire autour des relations avec la caméra. J’avais eu une idée farfelue, un récit de science-fiction avec une astronaute envoyée pour rencontrer des extraterrestres. Ça se passait sur son chemin, au moment où elle perdait le contact avec la Terre. Soudain, ses appareils se mettaient à réagir à nouveau, sans qu’elle comprenne s’il s’agissait de signaux de la Terre, d’extraterrestres ou d’autre chose. Mais c’était trop ambitieux et coûteux et je n’étais pas assez douée pour faire un vaisseau spatial uniquement à base de papier d’aluminium.
Alors je me suis penchée du côté du quotidien et j’ai pensé à un hacker de webcam. Il se trouve que je faisais du streaming à ce moment-là (je me filmais en continu en écrivant ma thèse) pour expérimenter cette relation à la webcam - et pour me sentir moins seule. Je me rendais publiquement disponible en ligne mais sans partager l’adresse. J’ai commencé à écrire un projet à partir de cette idée, j’ai réalisé des premiers entretiens avec des personnes rencontrées ici et là, pour voir ce que cela donnait de partager mes spéculations avec d’autres. Tous les entretiens visiophoniques ont eu lieu avant le confinement. Pendant le confinement, j’ai écrit ma thèse et j’ai commencé à développer mon projet en parallèle avec les producteurs Lisa Merleau (LLUM) et Quentin Brayer (Don Quichotte) pour obtenir des financements. J’ai soutenu ma thèse et je suis partie monter Dear Hacker avec Théophile Gay-Mazas.

D : Le contexte de la pandémie a-t-il eu une influence sur le projet initial ?

AL : Dans mon rapport aux visages sur écran, le contexte n’a pas eu d’influence directe. En revanche, c’était le cas dans les questions que nous nous posions au montage. Nous n’avions plus besoin d’expliquer ce qui se jouait dans ce type d’échange, ce n’était plus des questions uniquement générationnelles. Cette expérience avait été globalement partagée.

D : Comment avez-vous pensé les personnages du film dans leur dimension distancielle ? Quelle part d’improvisation leur avez-vous accordée au moment du tournage ?

AL : Pour initier les entretiens, je voulais donner à voir des rencontres qui étaient en train de se faire. La première personne avec qui je parle est une amie très proche mais sinon il s’agit de personnes que je connaissais peu. Nous reprenions contact pour le film. Je ne savais donc pas comment ils allaient réagir, ce dont ils allaient avoir envie, quelle était leur relation aux outils techniques. Je leur soumettais d’abord l’invitation à spéculer sur la présence du hacker de ma webcam pour que l’on mène cette enquête depuis l’interface même. Il y avait un équilibre délicat à trouver entre le jeu que je proposais et les réactions des participants : jusqu’où mener l’ambiguïté entre une inquiétude fictionnelle et les enjeux bien réels de nos rencontres en ligne ? Ce qui est drôle c’est que le film a réellement créé des relations avec mes interlocuteurs. Est-ce le film qui crée la rencontre ou la rencontre qui crée le film ? Je me demande jusqu’où ils s’entraînent l’un l’autre.

D : Comment avez-vous pensé la conception des cadres avec les webcams ? Quelles étaient les contraintes de votre dispositif ?

AL : Le dispositif de la webcam est génial car chacun fait son cadre. Je ne donnais aucune indication aux participants. J’avais envie de voir ce que chacun allait proposer, comment chacun se mettait en scène. Cela renverse le rapport classique au cadrage cinématographique : la façon dont les personnages se cadrent échappe à la réalisatrice, elle ne peut pas rendre compte de son amour ou de sa défiance en faisant varier le cadre !
La contrainte des webcams amenait une contrainte de montage. Le prémonteur du film, c’est la plateforme Zoom que j’ai utilisée pour tous les entretiens. Quand on enregistre sur Zoom, il y a un mode automatique qui donne l’image à celui qui prend la parole. Les rushes du film ne sont donc pas ce que j’ai vécu de mon côté puisque je retirais mon image et regardais l’autre en plein écran.

D : En quoi ce prémontage imposé par la plateforme, où chacun défend son champ pour peu qu’il parle, a été contraignant dans le montage des champs contre-champs ?

AL : Avec le monteur du film, Théophile, nous avons suivi les règles de Zoom tout en tentant de les déjouer par une attention portée au lag [décalage informatique entre l’action de quelqu’un qui utilise une plateforme et la réaction du serveur]. Grâce aux lags, nous avons pu reconstruire entièrement des conversations. Théophile a également réalisé une vaste collection de plans d’acquiescement, de petits mouvements de visage des interlocuteurs, afin d’aérer les dialogues. Tous les dialogues ont ainsi été réinventés au montage en créant des réactions qui étaient infimes, à des mots près, parfois avec des vidéos réalisées à des mois d’écart. Le montage image et son était en fait un énorme travail de construction de discours.

D : Zoom ne permet donc pas de garder une image de l’écoute après une conversation enregistrée. Il y a pourtant des silences dans Dear Hacker, notamment avec la caméra observante du début. Par ailleurs, votre ami Robin vous dit qu’« il y a quelque chose dans le silence », pointant que le silence n’est jamais un vide mais une autre forme accordée à la matière des événements. Comment avez-vous pensé au montage cet équilibre entre les discours et ce silence ?

AL : Sur l’interface, nos mots sont lancés dans le vortex. Ils ne sont pas portés par les vibrations d’un air partagé comme pour une discussion entre deux personnes dans un même espace. Qu’est-ce que le silence dans la visiophonie ? Ce qui est angoissant, et ce qui angoisse tous les personnages du film, c’est que le silence n’est en fait pas reconnu par l’algorithme. On n’existe pour Zoom que par un langage articulé. On doit en permanence envoyer des flots de paroles, des flux de signaux, pour faire réagir l’interface. Pendant les entretiens, je devais me retenir d’acquiescer avec ma voix. Cela me coûtait de ne pas dire « ah oui, ah oui ! », puisque j’anticipais le montage Zoom et je ne voulais pas perdre l’image de l’autre. Ce n’est pas de la direction d’acteur, c’est de la direction de Zoom !
C’est aussi ce qui me tenait à cœur pour la séquence des Distant Movements, ces personnes qui méditent en s’invitant à faire des gestes. Il s’agit d’une série de performances menée par trois artistes, Annie Abrahams, Daniel Pinheiro et Muriel Piqué. Ça entre en dialogue avec d’autres interventions en ligne, les Distant Feelings (initiée par Annie Abrahams, Lisa Parra et Daniel Pinheiro) : les participants se mettent face caméra, yeux fermés, et attendent pendant quinze minutes. Il y a une attention aux silences des uns et des autres, aux gestes parasites, aux alarmes, aux tramways, aux oiseaux. Tout se mélange pour créer un flux partagé (qui est à la fois commun et divisé).
Dans cette situation, lorsque le micro zoomesque n’a plus de mots à enregistrer, il panique ! C’est ce que nous avons expérimenté pour Dear Hacker dans les séquences de nuits silencieuses. Quand les micros ne sont pas nourris en mots, ils interprètent et déforment des micro-sons en cherchant à les faire gonfler. C’est un micro qui navigue, comme un perchman qui chercherait des bouches partout. Le micro de Zoom est angoissé par le sens.

D : « Notre image nous échappe toujours » énoncez-vous dans votre film. Votre visage est effectivement très changeant d’une séquence à l’autre. Comment avez-vous conçu votre personnage dans la continuité du tournage ?

AL : Le rapport à mon visage tient du documentaire. J’ai vraiment découvert des mécanismes sociaux en visionnant les rushes au montage. Cela crée un sentiment de vulnérabilité important. Avant les entretiens, j’avais un protocole de mise en beauté qui n’est en fait qu’un des multiples masques sociaux que nous portons. Je retirais mes lunettes, en me racontant que c’était une histoire de reflet. C’est drôle d’ailleurs car j’ai réalisé des entretiens qui n’avaient pas vocation à être dans le film et quand je me mettais à parler du film à mes interlocuteurs, je retirais mes lunettes pour revenir à mon personnage. J’ai l’impression d’être mieux écoutée si j’enlève mes lunettes, si je m’accroche les cheveux d’une certaine façon, si je prononce mes “a” d’une certaine façon. Ce qui se donne à voir, c’est aussi une documentation sur comment on se raconte nos images, comment notre mise en scène sociale quotidienne est redoublée devant nos camécrans. Je ne suis pas actrice, je n’avais rien à me raconter pour être dans la peau de mon personnage car j’étais toujours dans le regard de l’autre, en improvisation avec lui. Ce qui comptait, c’était le jeu de la conversation.

D : Le dear hacker qui donne son titre au film est, pour reprendre les mots de Flaubert au sujet de Dieu dans l’univers, « présent partout, visible nulle part. » Comment avez-vous pensé la place de ce protagoniste principal in abstentia ?

AL : Le hacker, c’est ce qui déplace, ce qui peut troubler un moment, c’est la relation en train d’advenir. Elle n’est pas palpable, elle est entre nous, dans nos médiations. Le hacker, ce sont les indices de ce qui se trame entre nous, un point aveugle entre deux personnes qui parlent. Quelque chose se joue par-delà le corps de chacun, quelque chose se produit dans notre interaction, grâce aux indices que l’on échange.
Avec Théophile, le monteur, nous cherchions à caractériser des manifestations minimales de présence qui soudain rendent possible une relation. Nous cherchions à l’échelle de ces micro-doutes qui peuvent soudain produire un potentiel vertigineux - un bruit : “y’a quelqu’un ?” - un indice minimal dans lequel se niche un infini. Nous avons cherché des variations autour de cet accord “si loin si proche” : du trou noir de la webcam jusqu’aux étoiles, de l’icône Zoom à l’icône d’une Vierge, du visage de l’autre à l’idée de Dieu. L’infime et l’infini se rencontrent dans des fantasmes métaphysiques qui finissent par fabriquer ces images toujours décevantes qui clôturent le film : des perspectives en images de synthèse qui sont là pour soutenir nos désirs de mondes lointains qu’on n’aura jamais fini d’atteindre.

D : Votre film pourrait s’inscrire dans la lignée des desktop films, lesquels se construisent uniquement à partir des possibilités données par un bureau d’ordinateur : la matière que vous agencez est donc constituée des conversations sur Zoom et des vidéos glanées sur d’autres plateformes Internet. Pourtant, vous ne dévoilez jamais le cadre de votre ordinateur dans lequel se découpent les images du film. Pourquoi ce choix ?

AL : Ce n’est pas vraiment un desktop film car il ne s’agit pas d’un film de mon ordinateur, ou de celui de l’autre, mais vraiment d’un film construit dans cet entre-deux, avec des images passées au flux du réseau et que Zoom a sélectionné. C’est un server-movie ou un inter-desktop-film !

D : À un moment donné, vous envisagez le hacker comme un parasite qui voudrait coloniser votre corps depuis l’écran. J’ai repensé à Watching The Pain The Others (2019) de Chloé Galibert-Laîné et de cette angoisse d’être physiquement pénétré par une maladie de peau dont parlent des personnes sur écrans. En quoi ce tournage virtuel a-t-il changé votre relation physique aux images ?

AL : Il s’agit de sentir comment l’autre m’affecte, même s’il est une image. Le monde de l’écran n’est pas dans l’écran, il est d’abord dans notre corps. La séquence des Distant Movements cherche à montrer cela : yeux fermés, je résiste à l’absorption des images à l’écran pour relocaliser mon attention sur les actions et réactions de mon propre corps. En me touchant mon visage, j’imagine les autres faire de même. Mon corps devient alors le théâtre de mon désir de rencontre avec l’autre, de la spéculation de ses propres gestes et de sa sensation qui me restent inaccessibles. Ici, le désir de contact physique gagne en force par son impossibilité, par la séparation forcée par l’interface. Les images captées de ces performances deviennent alors des traces de nos corps affectés.

D : À deux moments, vous donnez à voir l’œil de la machine, comme une dissection de plaque minérale observée depuis un microscope : lorsque l’une de vos interlocutrices démonte en direct sa webcam défaillante, lorsque Vincent saisit le flux d’informations qui est enregistré pendant une discussion virtuelle entre lui-même et lui-même. Comment sont nées ces séquences ?

AL : La séquence de démontage de la webcam n’était pas prévue pour le film, elle a été filmée lors d’une session de recherche du groupe Constallationss [4] . Alix a vraiment ouvert sa webcam cassée, elle a mis de l’eau et de l’encre de feutres sur les capteurs, ce qui donne ces paysages époustouflants. C’était très beau et décevant pour la quête : on change d’échelle, on ouvre la machine pour être au cœur de la médiation, mais le hacker n’y est pas !
Le glitch que produit Vincent est un véritable cadeau pour le film car il s’est pris au jeu de ma quête en le proposant. Il a matérialisé un mystère, un surplus magique. Le contexte informatique (des failles plus importantes sur Zoom avant le confinement) importe peu : ce qui compte c’est la matérialisation de ce qui passe entre nous et qui nous échappe. Je le vois comme une métaphore de la relation : quelque chose qui émerge sitôt que nous sommes connectés.

D : Quels signaux vous donnent votre webcam depuis que vous avez terminé votre film ?

AL : Elle a clignoté à nouveau ! Plusieurs fois ! Peut-être que le hacker est encore là. Ce qui a été fou, c’est qu’avec une collègue chercheuse en littérature médiévale, Audrey Dominguez, nous avons fait des exercices pour faire fuir le mauvais œil de nos machines et nous faisions des jeux de miroir à travers les webcams. Son miroir réussissait à faire clignoter l’intérieur de ma webcam - mais c’est une scène qui n’est finalement pas restée au montage. Pour un prochain film peut-être...

D : Si vous pouviez poser une question à votre « dear hacker », quelle serait-elle ?

AL : Es-tu là ?


Propos recueillis par Claire Allouche à Montreuil le 8 mars 2021.


[1Il est possible de traverser l’intégralité de son travail depuis son site.

[2Il est question du film dans le compte-rendu du Cinéma du Réel réalisé par Occitane Lacurie, Ariane Papillon et Barnabé Sauvage ici même.

[3Je reprends les mots de Jacopon Rasmi, qui a consacré un texte à Dear Hacker sur Débordements.

[4Collectif de recherche : Constallationss, depuis 2019, Annie Abrahams, Pascale Barret, Alix Desaubliaux, Carin Klonowski, Alice Lenay, Gwen Samidoust. Leurs sites : https://constallationss.hotglue.me/ et https://constallationsss.hotglue.me/