Sylvie Laurent

Autour d’I am not your negro, de Raoul Peck

Diffusé sur Arte avant sa sortie en salles le 10 mai prochain, I am not your negro de Raoul Peck revient sur le parcours de l’écrivain africain-américain James Baldwin. Témoin privilégié de la lutte pour les droits civiques, ami de Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King, auxquels il voulut rendre hommage dans un livre resté inachevé, Remember this house, il proposa une critique radicale de l’imaginaire racial américain. En témoigne exemplairement The Devil finds work, ouvrage consacré à une étude du cinéma hollywoodien dont Peck reprend un certain nombre d’analyses.

L’occasion était ainsi offerte d’évoquer quelques films récents qui, chacun à leur manière, reviennent sur les combats menés dans les années 1950 et 1960. Américaniste, enseignante à Sciences-po Paris, Sylvie Laurent est notamment l’auteure de Homérique Amérique (2008), Martin Luther King : Une biographie intellectuelle et politique (2015) La Couleur du marché : Racisme et néolibéralisme aux Etats-Unis. (2016).

Débordements : Ces derniers mois sont sortis en salles plusieurs films situés dans les années 1950-1960 et centrés sur des personnages africains-américains. Je pense à Loving, Fences​ et aux Figures de l’ombre​ – ce dernier ayant été un très grand succès aux États-Unis. Aussi différents soient-ils, il me semble tous marqués par un rapport assez distant à la politique et à l’histoire en cours – à savoir la lutte pour les droits civiques. Compte tenu du moment de leur sortie, on ne peut s’empêcher de supposer qu’ils viennent clore ou parachever un cycle, qui serait lié à la présidence de Barack Obama. Cela vous semble-t-il juste ?

Sylvie Laurent : Je crois au contraire que ces films sont entièrement ancrés dans la mémoire des droits civiques, même si l’approche d’une œuvre remarquable comme Fences est moins explicite que le Selma d’Ava Du Vernay par exemple. L’historiographie récente a mis en avant le concept de « long civil rights movement », pour sortir d’une chronologie étroite limitant la lutte révolutionnaire des Noirs américains à la petite décennie qui va du milieu des années 50 à 1965. La pièce d’August Wilson adaptée par Denzel Washington raconte le rôle du syndicalisme ouvrier depuis les années 30 dans le combat des Africains-Américains pour la reconnaissance de leur dignité. Le héros est un homme dont les rêves et les aspirations ont été brisés par l’ordre racial en vigueur et son amertume entraine sa famille vers l’abime. Mais même dans sa névrose, il est un homme. « I am a Man » fut précisément le mot d’ordre des éboueurs noirs de Memphis en grève en 1968, à qui Martin Luther King donna son dernier sermon.

Loving pour sa part rappelle que jusqu’en 1967, il était interdit dans certains états des États-Unis non seulement d’épouser mais d’aimer une personne d’une autre couleur de peau. Lorsque Barack Obama est né, en 1961, ses parents auraient pu être arrêtés et jetés en prison pour s’être fréquentés et avoir mis au monde un enfant mixte. Comme Fences, c’est un film qui rappelle une réalité désagréable à l’Amérique, des aspects de son histoire qu’elle aimerait oublier. Ils ont été possibles, comme le film de Raoul Peck, parce qu’un nouveau mouvement pour l’émancipation réelle des Noirs, depuis Black Lives Matter jusqu’à bien sûr #OscarSoWhite, a mis en demeure l’industrie cinématographique de donner enfin une juste représentation de la question raciale. De ce point de vue, Les Figures de l’Ombre est davantage un film consensuel et réconciliateur à la mode Obama. Très hollywoodien, le film fait la part belle au personnage du bienfaiteur blanc et les trois héroïnes n’échappent pas à une interprétation un peu caricaturale, point déjà problématique lorsque Viola Davis avait interprété la domestique stéréotypée de The Help.

D. : Les Figures de l’ombre​ s’ouvre sur l’inquiétude éprouvée par trois femmes noires en panne sur le bord de la route lorsqu’elles voient un policier arriver. Évidemment, les meurtres d’Eric Garner, Michael Brown ou Freddie Gray, sans compter les innombrables scènes de violence qui ponctuent l’actualité, ne peuvent alors manquer de revenir à l’esprit du spectateur. Considérez-vous qu’il y a effectivement décrochage entre la réalité socio-politique du pays et le type de représentations que le cinéma façonne ?

S.L. : Je crois que cela est de moins en moins vrai même si la grande majorité des Noirs et noires représentés au cinéma sont à la fois cantonnés à des rôles relevant du cliché et qu’ils sont toujours sous-représentés. Mais que les subversifs Moonlight de Barry Jenkins et I am Not Your Negro soient nommés aux Oscars (auxquels on peut ajouter le documentaire 13th d’Ava du Vernay sur Netflix) témoigne d’une sortie de l’euphémisation. Les films de Peck et Du Vernay incorporent des images de la violence et de l’impunité policière d’aujourd’hui à leur revisitation de l’histoire américaine, pour en souligner les tragiques continuités. D’ailleurs, Raoul Peck propose également une lecture critique de la représentation des Noirs au cinéma puisque son film contient les analyses fines de Baldwin à l’appui d’extraits des films qu’il dissèque : Dance Fools Dance (1931), The Monster Walks (1932), King Kong (1933), Uncle Tom’s Cabin (1937), They Won’t Forget (1937), The Stagecoach (1939), The Defiant Ones (1958), A Raisin in the Sun (1961), Guess Who’s Coming to Dinner (1967) and Little Big Man (1970)… Sydney Poitier, premier acteur noir oscarisé, est la figure tutélaire de cette essentialisation du Noir à l’écran. Surtout ne pas effrayer le Blanc. Baldwin disait aux Blancs, « je n’ai pas peur de vous, j’ai peur de la peur que je vous inspire ».

D. : En quoi le film de Raoul Peck nous parle-t-il de la question raciale d’une façon inédite ?

S.L. : Au-delà de sa mise en abîme sur la question de l’image cinématographique et qui est l’adaptation brillante par Peck des travaux de Baldwin sur le cinéma dans son ouvrage, The Devil Finds Work. le choix de l’écrivain militant James Baldwin comme héros et seul orateur du film, sans historiens ou exégètes pour commenter son œuvre, est à saluer. Témoin engagé dans la lutte, ami de King comme de Malcolm X, Baldwin fut un procureur sans égal de l’Amérique raciste, dont il refusait la légende dorée et les faux semblants. Pour autant, il n’a jamais cessé de se revendiquer comme un citoyen américain à l’égal d’un autre, lui le Noir homosexuel longtemps exilé en France. « Je suis pleinement citoyen américain, pleinement patriote, voilà pourquoi j’ai le droit de la [l’Amérique] critiquer inconditionnellement » rappelait-il. Ce film se propose de reprendre le manuscrit inachevé que Baldwin voulait écrire sur trois martyrs de la révolution noire, Malcolm X, Medgar Evers et Martin Luther King, un épilogue de son chef d’œuvre de 1963, le brulot La prochaine fois le feu. Aux Américains bien pensants qui demandent aux Noirs, hier comme aujourd’hui, de faire un effort pour « s’intégrer », il rétorquait : « qui voudrait intégrer une maison qui brûle ? ». Son éloquence admirable, la finesse acerbe de ses propos sont saisis par Peck, dans cette scène où face à un philosophe qui sur un plateau de télévision déplore qu’il accorde tant d’importance à la race – préfigurant la faribole actuelle du post-racial - Baldwin rétorque : « je parle de la race parce que vous ne me laissez pas le choix ! ».

D. : Comment entendre le titre du film, « je ne suis pas votre nègre » ?

S.L. : C’est bien sûr une formule de Baldwin. La version anglaise, « I am Not your Negro », permet de saisir qu’il n’utilise pas le mot « nigger », insulte violente et explicitement odieuse, mais le mot « Negro », gentiment condescendant et qui suggère le paternalisme bon-teint d’un racisme qui ne prend plus le visage extrême des meurtriers du Ku Klux Klan, tels qu’idéalisés dans Birth of a Nation, mais de ceux des américains centristes qui veulent maintenir l’ordre racial tout en se prétendant progressistes. « Je ne suis pas votre nègre » signifie que je ne vous dois ni ma liberté, ni mon humanité, et que par conséquent vous n’aurez pas ma gratitude ou ma satisfaction béate. Baldwin, et ce point est magistralement présenté dans le film, déconstruit ce terme de « nègre » pour montrer, avec des échos fanoniens, que le nègre n’existe que dans l’esprit malade du Blanc raciste qui projette sur l’autre des angoisses existentielles irrésolues. La psychanalyse, pas plus que la politique de la sexualité explorée par Baldwin, ne sont pas explicitement abordés par Peck. Mais lorsqu’il met en regard la violence raciale primitive des hordes blanches dans les années soixante et la mise à mort sans sommation de jeunes Noirs désarmés par la police, il suggère la permanence d’un imaginaire collectif dans lequel l’homme noir est une bête dangereuse. Loin cependant de réduire le racisme à un biais psychologique individuel, Baldwin pointe du doigt les institutions et le système d’État qui sanctionne et perpétue la sujétion. Il est en ce sens un porte-parole inouï des analyses de King et de Malcolm X, dont – pour reprendre une formule de King – , l’actualité est urgente.


Entretien réalisé par mails le 1er mai 2017.

Images :  Martin Luther King (St. Augustine, 5 juin 1964) / Malcolm X durant une manifestation des Black Muslims (New York City, le 6 août 1963).