Surimpressions d’Afrique

Pas d’Obama, pas de Chocolat

Every man has a black star
A black star over his shoulder
And when a man sees his black star
He knows his time, his time has come

Elvis Presley, Black Star.

Vendredi 20 janvier 2017. Un froid polaire avait soufflé toute la journée, aux rafales cinglantes comme des flèches. Même Saint Sébastien aurait demandé à ce qu’on reporte son martyr... Rentré chez soi, on tendit les mains vers l’ordinateur, nos cheminées modernes, se réchauffant à la lumière blafarde de l’écran, à la chaleur de son disque dur en surchauffe. Tel un feu qui présiderait jour après jour au récit d’un colossal conte immémorial en devenir, continuellement devant les yeux les images dansent comme des flammes, et elles viennent bien entendu toujours du foyer le plus brûlant du moment...

Sur le site d’ABCNews était retransmis en direct l’investiture de Donald Trump aux États-Unis. La grande Toile vous projetait ni une ni deux avec un jet lag instantané au beau milieu de la scène où Michelle et Barack, sur le perron de la Maison-Blanche, accueillaient leurs remplaçants venus poliment les foutre à la porte. « Obama... out ! » avait de toute façon conclu comme un cri de guerre l’intéressé dans son discours d’adieu au dîner des Correspondants, lâchant le micro à la manière des comiques de stand-up avec lesquels il s’était tant confondus dans les derniers mois de son mandat. Un mic drop en guise de dernier mot, le signal que personne ne pouvait désormais prendre sa place. Qu’il refermait le flow, qu’après lui le déluge, et que, jusqu’à la veille de son départ, celui-ci ferait encore du bruit. Le futur ex-président signera en effet 330 remises de peine. 1715 en tout. Un record, parait-il. Une amnistie comme épigramme politique, en tout cas, ça en disait long.

C’est qu’il en avait des choses à se faire pardonner notre cool guy sortant, ayant cru donner le change, dans les derniers mètres de sa fanfaronnade de huit années à la tête de la première puissance mondiale, en tapant à tour de bras sur son successeur. C’était presque devenu un sport national. On ne compta plus ceux venus redorer leur blason à peu de frais sur le dos du vilain petit canard Donald. Tous ceux si brillants comparé au magnat sur-bronzé. Ceux qui lui opposèrent son inexpérience politique pour faire oublier leur incompétence notoire, qui vilipendèrent son goût excessif du fric pour accréditer leur culture séculaire du vol, qui critiquèrent ses projets de réforme d’un autre âge pour maquiller leur soutien sans faille à la bonne marche du libéralisme tendance.

Devant cette félonie électorale, qui adouba un plouc conservateur au grand dam de raffinés « socialistes », Obama, dans son grand pardon in extremis, ira pour riposter racler les fonds de placard de ses trahisons les plus célèbres en libérant jusqu’à un « traître » à la Nation : cet officier qui avait refilé plus de 7000 documents classés secret défense à Wikileaks. Chelsea Manning et une poignée de co-détenus junkies, ce sera sa version de la fermeture de Guantanamo, quick and dirty ! « L’Amérique est une nation de secondes chances », twittera-t-il ensuite. Surtout pour lui ! Absoudre en pensant se racheter soi-même, libérer en croyant s’affranchir, la voilà l’Amérique ! Une vision de la grâce, du reste, commune à la classe politique. Regardez en France, Hollande, avec Jacqueline Sauvage : le joker ultime, l’encanaillement à peu de frais, le caprice des mauvais perdants. C’est si facile de faire de soi un héros quand il ne reste plus qu’un seul mot à dire. C’est la logique des blagues, avec sa chute implacable, qui épouse celle de l’agonie et de son dernier râle. Le panache du loser, c’est bien de faire de ses derniers instants le clou de son héroïsme auto-suggestif. Qu’importe que son bilan soit à l’inverse de son image, que ses promesses non-tenues aient servi comme partout de faire-valoir au suivant, que même sa posture antédiluvienne ait été contrecarrée dès le lendemain de la cérémonie par un Trump persuadé d’avoir retardé la pluie que Dieu a fait abattre sur la foule une fois son speech fini, le style, après que le kitsch se soit installé sur le trône, ce n’est plus l’homme tout court, c’est l’homme qui s’en va.

De retour à Washington, sur le seuil de la Maison-Blanche pris d’assaut par les journalistes, la future première dame avait pris soin d’assortir sa robe bleu saphir à la mystérieuse boite rectangulaire vert émeraude de chez Tiffany qu’elle offrit aux époux déchus. Breloque ton sur ton, c’était à se demander, dans ce concours d’emballage, laquelle finalement était la parure de l’autre. La carte de vœux qui cachait la carte de visite. L’accord chromatique pour déguiser la fausse teinte. Un collier, a-t-on spéculé, c’est ce que Melania aurait amené avec elle, désirant sans aucun doute troquer sa laisse invisible de potiche de luxe contre la culotte en acier bien connue de la maîtresse de maison. Plus tard son monarque peroxydé réitérera la ruse en agitant sous le nez de la presse, pour sa première interview de chef d’État, une enveloppe énigmatique signée de la main du président sortant, qu’il remerciera chaudement pour la gentillesse et la bienveillance de sa prose, mais en se gardant toutefois de dévoiler son contenu. Une larme de crocodile même pas versée qui suffit à kärcheriser toute la verve orgueilleuse déployée en amont par son prédécesseur. Congédiant la vantardise messianique de son rival par un œcuménisme démago-mégalo, Trump décrédibilisa leur hache de guerre en agitant son hochet cacheté dans la pure tradition de la preuve tel que le concevait il n’y a encore pas si longtemps un George W. Bush (souvenez-vous de Colin Powell et de sa fiole de destruction massive), soit celle de l’hostie médiatique becquée à la pelleteuse. A croire que la sitcom du Pouvoir, dès qu’elle redevient Yankee à cent pour cent, semble se passer le mot pour concevoir l’efficience, et de la sorte traduire son programme, comme un chapelet de métonymies silencieuses et de pantomimes babillardes.

Un président qui prend son poste, c’est avec lui tout une geste qui prend également le pouvoir. Ses tics, ses moues, ses manies donnent en catimini le la de sa politique, et l’inscrivent à force d’apparitions publiques comme le nez au milieu de la figure. La physiognomonie marche à plein régime pour l’animal républicain... Lors de leur chassé-croisé pour leur passation des rôles, les poignées de mains et les accolades avaient donc l’air naturellement un peu fake mais c’était normal, le protocole exige tous les quatre ans que deux vis comica burlesques se présentent l’un l’autre leur politesse. En ce vendredi glacial, en l’occurrence, s’achevait le numéro de l’Auguste kenyan, et commença la messe du grand clown blanc du Bronx.

Aujourd’hui outre-Atlantique, il faut regarder ce pauvre Obama se débattre pour peaufiner sa sortie comme hier il fallait regarder gesticuler Omar Sy dans Chocolat mais pour y rater son entrée. Tout est à l’identique : la gloriole (et la gaudriole) crescendo et inconvenante, les entorses à l’Histoire et enfin l’homérisme forcé du Noir, leurs sens se superposant comme deux illusions complémentaires sur les faces d’un thaumatrope.

En France, il faut savoir que lorsqu’une grosse machine met dans le mille, c’est qu’elle s’est nécessairement gourée sur toute la ligne. Lancée en marche arrière à 210 sur l’autoroute à trois voies des clichés ! D’où cette sorte de règle indépassable qu’un vrai film politique, n’en déplaise aux Cahiers, restera d’abord celui qui a tout faux. C’est la phrase célèbre de Godard, pour qui un authentique film de monstres est avant tout celui qui rend son spectateur monstrueux. Leur seconde caractéristique : plus il est symptomatique, plus il cartonne ! Et chaque année la France récidive : Indigènes, Des hommes et des Dieux, Intouchables, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? La réconciliation à heure fixe ! Leur prodige banalisé, c’est de faire du zèle à l’envers ; du révisionnisme inversé. L’arrangement historiographique, c’est LE nouvel article à inscrire à la déclaration universelle des droits de l’Homme. Chez Roschdy Zem, en lieu et place de l’esclave qui ne fait plus vendre, l’esclave émancipé tient ici le haut du pavé. C’est Django Unchained chez Feydeau ! Il ne faut plus seulement que le Noir parvienne à être le Blanc dont il rêve, mais qu’il montre en prime n’avoir plus besoin de Lui pour se mettre comme un grand du cirage sur la tronche. Le cap que représente Chocolat s’explique ne serait-ce que par son sujet : quel plus beau pléonasme pour illustrer cette équivoque du fard noirâtre, pris entre singerie et peinture de guerre, qu’un film sur un duo de clowns ? Si le whitewashing, à entendre vagir les cinéphiles, est la dernière estocade raciale en vogue au cinéma (qu’un Blanc joue le rôle écrit pour un non-Blanc), le « blackfacing » - qui, lui, lave plus blanc que blanc - demeure plus que jamais d’actualité.

Pour qu’il soit réellement exemplaire, légendaire, au cinéma le Noir doit d’abord être un homme qui lutte au passé. Toujours au passé. Ce passé que l’on pliera ensuite à ce que réclame le présent. Pour son comédien principal, dans les pas d’une Cotillard ou d’un Dujardin, c’est sa bande démo qu’il tend sous la table à Hollywood, lui qui avait pris de l’avance en se faisant la malle pour la Cité des Anges, grappillant les seconds rôles interchangeables de franchises essoufflées (Jurassic World, X-Men). Pour l’acolyte qu’il incarne, c’est là que réside la profonde dégueulasserie de Chocolat, ce sera une âme de dissident ex-nihilo qu’on lui accrochera au cou comme une chaîne ; le bâtard d’un Luther King ou d’un Malcolm X. Tout le sang versé de la lutte des Noirs doit couler dans ses veines ! Une vraie transfusion d’imaginaire ! L’injustice de son apartheid sera qu’on le sommera à lui seul d’être à la hauteur de ses modèles spectraux. Qu’on ne leur échappe pas à eux non plus, en définitive... La scène cruciale où Chocolat cherche à jouer Othello de Shakespeare en témoigne : la représentation achevée, si le public fictif hurle au scandale parce qu’un Noir vient de jouer le célèbre Maure pour la première fois au théâtre (en réalité ce fut la parodie que Verdi écrivit d’après la pièce de Shakespeare), le public réel hurlerait plutôt parce que l’acteur y est scandaleusement mauvais. Si Chocolat, c’est censé être Mandela, la référence progressiste d’Omar Sy ce serait alors plutôt Harry Roselmack ; cette école du prompteur qui n’impose aucune présence, aucun charisme, aucun magnétisme, juste d’être Noir (la couleur par essence, à les voir, de l’anticonformisme), mais sans absolument rien de sorcier ou d’un maître fou. Ni Haouka, ni Sreamin’ Jay Hawkins. Sy se contente minablement de compter sur un oublié pour devenir inoubliable ; sur sa déchéance pour atteindre les sommets. Son paillasson est un tapis volant ! Du corps loqueteux de son hôte anonyme, telle une chrysalide oscarisable, il espère qu’éclose son corps glorieux d’acteur. Il sait que la martingale, comme à la roulette, est une méthode qui marche dans le drame ethnique. Les deux blacks préférés des français, de part et d’autre de l’océan, en apportent la preuve. Il y a toujours un Noir pour perdre derrière un Noir qui gagne. Derrière le cirage de la star, il y a bien souvent, trop souvent, la suie d’un personnage envoyé au charbon. Et pour que l’enfumage soit réussi, toute confusion est bonne à prendre : celle géo-politique de la ségrégation comme celle, culturelle, de la légitimité artistique.

C’est moins directement l’esclavage qui dérange dorénavant que le consentement insupportable de l’esclave. Y’a bon la révolte ! Le Noir est resté cette hypothèque décidément inaliénable parce qu’avec lui le Blanc peut encore homéopathiquement se faire du mal, il sait que Son Bien triomphera à la fin. Ce goût insatiable pour la Liberté, cette excuse qu’il grave bien volontiers au fronton de ses monuments et que Roschdy Zem, lui non plus, n’a pas rechigné à prendre vis-à-vis de l’histoire du vrai Chocolat, sert de confluent à la morale libertaire la plus éculée comme au révisionnisme protestataire le plus inédit. Fort de cet éclectisme démocratique, le racisme se sent pousser des ailes. Il ne se borne plus ainsi à fournir un simple brevet d’existence mais se charge, par dessus le marché, de caster les meilleurs : ou vous êtes dans le camp des indignés, ou bien dans celui des indignes. Ce racisme est un darwinisme. Un comble ! Enlevez-lui d’ailleurs son nouveau maître à penser, censé l’élever au-dessus de sa misère, et le faux-Noir serait supposé pâlir de honte : de banalité, de vulgarité.

Alex Descas, après que le brave Chocolat a été humilié en prison et jeté manu militari dans une geôle à ses côtés, interprète ce gourou-éclair, haïtien et opiomane, qui va pratiquer sur son élève ce vaudou enténébrant à la sauce séditieuse ; une sorte de maquignon tentateur à la manière d’un Bernanos passé au tamis du discours minoritaire. Un fantôme, encore un, remonté des paradis artificiels marmoréens, pour qui il est impardonnable de ne pas se jeter à corps perdu dans la rivalité, de ne pas briguer à tout prix le trophée de la reconnaissance de l’ennemi, empapaoutant son disciple au point d’occulter que ce qui lui est en premier reproché, c’est sa décision jusqu’ici, au contraire, de ne pas avoir prêter main forte avec davantage de conviction - et le faire rire a été un préliminaire certes honorable - au salut du Blanc. La scène, le cirque, les coups de pied au cul, toute la glossolalie de gestes et de bons mots, Chocolat la traite comme l’épisode honteusement insouciant de son futur élan velléitaire. Il a tenu à raconter coûte que coûte l’histoire d’un comique dont le militantisme serait né d’un esprit de sérieux, adoptant pour ce faire la même attitude envers sa cabotine et anodine matière biographique. Au final, l’échec exemplaire (et traficoté) de Chocolat, c’est l’allégorie à laquelle Omar Sy promet et fait promettre de ne jamais se frotter. Son rebelle était en réalité un épouvantail. Il prie donc pour que son dernier soupir soit entendu comme un soulagement.

Chocolat aurait pu, en suivant un peu sérieusement les faits à la trace, narrer un destin analogue à celui de ce prisonnier retrouvé quasi indemne dans une des geôles souterraines de Martinique, au lendemain de l’éruption de la Montagne Pelée le 08 mai 1902, et qui finit sa vie comme attraction de foire à exhiber ses stigmates ; ce miraculé qui ne dut sa survie que grâce à la seule profondeur de sa prison. Chocolat offrait une coquille vide semblable, inintéressante au possible, dont la négritude ne devait être pour lui qu’une pure contingence. Sur cette page blanche, la bien-pensance voulut y greffer un conflit de civilisations, de servage, mais qui, à l’image de son talent, n’aboutira qu’à un conflit d’orgueils bien quelconque. « Omar m’a tuer », pourrait écrire à son tour le modèle lésé du film de Roschdy Zem, démiurge fautif et menteur qui avait du reste consacré en 2011 un biopic à l’affaire du meurtre orthographique de Ghislaine Marchal.

Cette surenchère est typique : prendre un Noir pour lui inoculer grandeur et superbe, et attendre qu’elles se chargent devant nos yeux de dégonfler totalement le bonhomme pour le remettre à la droite de la Médiocrité de laquelle on l’a extrait. Comme un costard taillé trop grand exprès pour que grossisse à son aise la Déception. Obama pourrait vous en parler...

Omar Sy en Raphaël Padilla, c’est ainsi un être qui, se vautrant dans la petite insurrection, croira à sa résurrection ; qui, bien que sa tête d’ébène soit farci de marbre, feint de découvrir que son écorce restera une peau de banane. Entre temps, la nouvelle est enfin tombée : le remake américain d’Intouchables est annoncé sur les écrans pour l’année prochaine, avec en vedettes Bryan Cranston, Kevin Hart et Nicole Kidman. Omar Sy... out [1]. C’est le risque de jouer à la métempsychose : qu’elle se transforme soudain en une acrobatie surfaite, où tous les corps et toutes les âmes se valent.

On ne renait pas tous les jours Président des États-Unis.


[1Sans doute ce film fera-t-il office de suite inavouée d’Incassable que promet Shyamalan depuis de trop nombreuses années. Un second film identitaire dont l’héroïsme social de son buddy movie de classes supplantera celui, imaginaire, des super-héros et des villains. L’Amérique pique-assiette, adepte ces derniers temps d’adaptations de succès populaires français, ne connait pas d’anneau gastrique à sa faim vorace d’universel lorsqu’elle estime une histoire être aussi pleinement la sienne ; elle laisse cet anathème à la France, d’exporter même lorsqu’elle s’expatrie sa francitude maladroite et réductrice (on l’a vu en 2013 avec Blood Ties de Guillaume Canet). Mais ceci serait encore un autre article.