Louisette Faréniaux

A propos de L’Acharnière

Du jeudi 24 au dimanche 27 mai se déroule à Lille le festival de l’Acharnière. Depuis 38 ans, celui-ci offre l’occasion de découvrir la production audio-visuelle régionale, dans sa diversité. À ce volet essentiel s’ajoutent des rétrospectives consacrées à des cinéastes et des techniciens (Chris Marker en 2013, René Vautier en 2015, Fernando Solanas en 2016, Cécile Decugis cette année) ainsi que des programmations thématiques (le cinéma cubain, Mai 68,...). Ce travail s’accompagne d’un ancrage profond dans le réseau associatif local, et d’une forte dimension militante. A travers quelques questions posées à la Présidente de l’Acharnière, Louisette Faréniaux, nous avons souhaité revenir sur les partis-pris de cet évènement précieux.

Débordements : Comment est né le festival ? Quelles en ont été les principales évolutions, notamment en termes de structuration du programme ?

Louisette Faréniaux : Le festival est né en 1979 sur une idée de Gonzague Cuvelier, président de CAP Image et aumônier du Collège Franklin, bientôt rejoint par des militants d’associations travaillant dans l’audiovisuel : Heure Exquise !, Monac 1, Chave, l’ARTN, Peuple et Culture, le Comité Lillois d’Opinion Publique ainsi que Montevidéo. Dès 1980, le festival s’élargit à des productions tous formats (du diaporama au 16mm) et toutes catégories, venues de différents points de la région. Des temps forts sont en particulier organisés autour de films liés au démantèlement de la sidérurgie (Denain, haut fourneau de la colère de Christian Deloeil), de la mine (Le cirque sang et or de Yves Jeanneau), du textile. En 1983, l’Acharnière met en place des soirées autour de la programmation régionale qui ouvrent sur d’autres cinématographies ou réalisateurs : les frères Dardenne, Manu Bonmariage et le Collectif Fleur maigre, Mario Ruspoli, ainsi que sur les expériences de télés locales (Grande-Synthe, Nos Télés, Vidéos des pays), etc. En 1984 est créée l’Association « Une Aventure Délicate » qui devient le support du Festival et qui a depuis sa création pour partenaires la mairie de Lille, la délégation régionale de l’INA, la Région Hauts de France et la DRAC.

Deux ans plus tard sont mis en place pour la première fois un jury, une compétition, un panorama et une vidéothèque. L’objectif est alors de permettre à de jeunes réalisateurs de poursuivre leur travail et, pour certains, de se former davantage. Au fil des années, nous verrons se construire des démarches, des écritures.

En 1998, L’Acharnière a accueilli René Vautier pour une soirée consacrée à la censure. Jusqu’à sa disparition, René viendra chaque année présider le jury Cheminots et décerner le prix du monde du travail. TEC et l’Acharnière organiseront, par ailleurs, une rétrospective du travail de René en sa présence aux Archives du Monde du travail, à Roubaix.

D. : L’Acharnière offre un point de vue privilégié sur la production audio-visuelle régionale. Existe-t-il selon vous des caractéristiques propres à cette production ? En parcourant le programme, on peut notamment constater que vous présentez aussi bien des films ayant reçu le soutien de la région ou d’un organisme comme Pictanovo, que des films issus d’associations (Dick Laurent, Nayra…), d’écoles, etc.

L.F. : La production régionale a connu une évolution que l’on ne peut dissocier de deux choses. D’une part, la place qu’ont tenue les associations et les mouvements d’éducation populaire (le CAC de Douai, ou les expériences de Jeunes Téléspectateurs actifs avec le soutien de la délégation de l’INA) dans l’émergence de formations et d’aides à la production, la diffusion et la conservation. D’autre part, une volonté politique de la région coïncidant avec la création de centres de production s’appuyant sur des contrats Etat/Région, qui a conduit à la mise en place du CRRAV et des Productions Cercle Bleu.

La production régionale a peu à peu été caractérisée par la présence de longs métrages sélectionnés pour certains à Cannes (Pierre et Djamila de Gérard Blain, par exemple) ; une production de documentaires de plus en plus nombreuse, ainsi qu’une production de films d’animation, puis plus tard de séries et web-documentaires ; le développement de productions audiovisuelles à destination du spectacle vivant ; une production d’art vidéo qui est allée se développant, d’une part grâce au travail de la station vidéo d’Heure Exquise et des écoles d’art et, d’autre part, grâce à la création et au développement du Fresnoy, Studio National des Arts Contemporains ; enfin, par la possibilité qu’ont eue grâce au maintien d’un fonds d’aide aux projets associatifs certains jeunes réalisateurs ou collectifs de se professionnaliser.

Cette dimension, héritage de la place du réseau associatif initial, est délicate à préserver et les associations (qui se regroupent) rappellent régulièrement l’importance de pouvoir passer du « petit fond » (associatif) au « grand fond » (via les télés, les grands circuits, les festivals).

D. : Avez-vous observé au fil des éditions une évolution au niveau de cette production régionale, que ce soit en termes de structures de production, de quantité ou de contenu ?

L.F. : Au fil des années, nous avons remarqué une hausse du nombre d’œuvres, y compris de courts métrages de fiction. Quant aux longs métrages de fiction, ils sont de plus en plus visibles sur la scène nationale et internationale.

Un accompagnement des projets, dans le cadre d’ateliers d’écriture, a été mis en place par le CRRAV puis Pictanovo. Des stages de formation ont aussi été organisés par les associations elles-mêmes, notamment le CAP.

Néanmoins, si l’on note la mise en place de projets d’audience nationale (comme Séries Mania), certains réalisateurs du secteur associatif rencontrent des difficultés à monter leurs projets. La grande faiblesse reste en fait la diffusion. Les associations ont dû à nouveau multiplier les initiatives pour promouvoir ces réalisations (saison du doc, ciné salons, avant-première, etc .). Le problème de la conservation se pose également, la première génération de documents vidéographiques étant en partie perdue. Quant au documentaire, il subit de plus en plus le poids du formatage télévisuel en raison des financements des sociétés de production TV. Ces remarques sont certainement incomplètes, liées au lieu d’où nous parlons : un festival existant depuis 39 ans.

D. : Sur quels critères sélectionnez-vous les films de la compétition et du panorama ? Est-ce que le festival se propose de faire ressortir, parmi l’ensemble des productions régionales, certaines propositions en particulier ?

L.F. : Le groupe de visionnage du festival regarde tous les films collectivement et opère une première sélection. Les films en compétition et en panorama sont choisis sur la base des critères définis par le prix de l’Acharnière, en particulier la qualité de la relation filmants-filmés. Sont également pris en compte les choix de traitement et la façon dont ces œuvres nous « dessillent les yeux ». Ces films peuvent être faits dans le cadre associatif tout autant que dans un cadre plus institutionnel, produits par une association, un collectif ou une maison de production… La démarche relève souvent d’une nécessité (interpellation par une situation sociale ou politique), d’un choix d’écriture, ou des deux. Bref, d’un autre rapport au monde. Le plus difficile reste la construction des séances : trouver un chemin possible entre un documentaire, une animation en infographie et une fiction d’atelier. L’entrée est parfois thématique, parfois liée au registre (comique ou poétique…), etc.

D. : Le festival articule le panorama et la compétition à une partie thématique ou rétrospective. Est-ce que ce sont pour vous des sections totalement séparées, ou est-ce que vous veillez à ce qu’une connexion puisse se faire ? Par ailleurs, la programmation autour de Mai 68 fait éclater les limites commémoratives habituelles. Qu’est-ce qui, pour vous, fait lien entre les films programmés, par exemple, des films tournés par des étudiants en cinéma en Belgique en 68 et un film réalisé par un cinéaste marocain en 1990, dans le contexte de la guerre du Golfe (Le Silence de Mostapha Derkaoui) ?

L.F. : Les films de la rétro trouvent souvent un écho dans la sélection mais leur choix tient aussi compte de la conjoncture socio-politique ou parfois cinématographique. Par exemple, pour l’an dernier la restauration des « noticieros » (actualités cubaines) par l’INA était une opportunité, les documents devenant disponibles au moment où l’on célébrait le 50ème anniversaire de la Tricontinentale.

Pour 68, nous avions déjà fait une programmation en 2008 qui avait permis d’attirer l’attention sur des films disparus des écrans, tels que L’heure des brasiers. Cette année, l’idée était de partir de films ayant nourri l’engagement des jeunes cinéastes de 68 (films anti-coloniaux, films sur le monde du travail, films de ceux qui avaient souvent été aussi de jeunes résistants : Vautier, Clément, Panigel, Decugis, Ivens, etc.), films venus d’ailleurs : Amérique latine, Europe de l’Est, l’Autre Amérique, Chine. Nous aurions souhaité ouvrir davantage sur les newsreel ou les évènements d’Attica, mais nous avons dû restreindre notre choix.

Le retour sur cette période ne se veut en rien une commémoration. Les films travaillent des questions à l’ordre du jour et font écho aux documents présentés dans la sélection en les mettant en perspective (remise en cause des luttes féministes, de la grève, du droit d’asile). Ils les prolongent dans leur mode d’élaboration, de production, dans leur volonté d’ouvrir au contre-champ et de bousculer la place assignée au spectateur.

Enfin, ces dernières années, nous avons souhaité faire connaître le travail de techniciens proposant un autre regard (Pierre Lhomme, Jacques Loiseleux), une écoute engagée (Antoine Bonfanti), ou au montage des « épluchures » cher aux monteuses du Fond de l’air est rouge, Jacqueline Meppiel et Valérie Mayoux.


Entretien réalisé par mails en mai 2018.

Images : Quand les femmes ont pris la colère (Soizig Chappedelaine et René Vautier, 1977) / Le dos au mur (Jean-Pierre Thorn, 1981).