Carnets d’été

Fleuve noir /...

Fleuve noir, d’Erick Zonca (sortie le 18 juillet 2018). Il est très difficile de s’intéresser au film d’Erick Zonca, tant les éléments qui devraient permettre au spectateur de croire dans la fiction sont défaillants. La trame est pourtant assez simple, conventionnelle. Ces conventions, dans le cadre d’un film de genre, ne sont pas des défauts, bien au contraire. Elles dressent un état des lieux familier, qu’on aime retrouver, et dont on attend les transformations et les surprises. Cette trame s’appuie sur une disparition, une enquête, un suspect tellement suspect, voire carrément chelou, qu’il ressemble à une fausse piste.

Cassel incarne un policier à la dérive, qui n’a que ses addictions pour boussole ? Pourquoi pas. Duris joue un prof de lettres-écrivain raté qui corrige ses copies sous la photo de Jean-Paul Sartre, pique une crise quand sa femme renverse de la crème anglaise sur son journal intime ? Bon. L’ado disparu a une sœur déficiente mentale dont sa mère doit s’occuper, ce qui donne une scène gênante qui passe vite du côté du voyeurisme involontaire et glauque. La mère s’appelle Marie, la fille Solange, et on bascule du côté de la parabole avec femmes rédemptrices, démon du mal qui vampirise les apparences du quotidien, hommes perdus entre les délices de la tentation et la promesse d’une vertu, trop c’est trop. La représentation de la société décadente et pervertie avec un plan sur les sex-shops du boulevard de Clichy et un autre sur des Noirs qui dealent n’est pas que paresseuse, elle afflige tant Zonca donne l’air de croire à ses symboles à deux sous.

Pourquoi voir le film ? Et pourquoi donne-t-il envie d’écrire malgré tout ? Excellentes questions, personne n’est obligé. C’est que quelque chose retient l’intérêt : les deux acteurs principaux, Romain Duris et Vincent Cassel. Je ne sais pas s’ils sont bons. Mais ce qu’ils font donne envie de les comprendre et de les aimer, ce qui est très rare tant les personnages qu’ils incarnent sont souvent antipathiques, tant leur jeu paraît lourd, américanisé, artificiel. Ici, peut-être qu’ils sont en roue libre, qu’ils peuvent cabotiner comme ils le souhaitent, mais quelque chose de leur travail impressionne. Duris montre un anti-naturalisme très réjouissant, mi-diable, mi-enfant perdu, premier de la classe perdu dans un univers sans maître, ni leçon à réciter. Plus il joue, plus il dégage un diabolisme hypertrophié, éloigné de toute psychologisation. C’était déjà le cas dans Madame Hyde de Serge Bozon, mais en mineur. Quant à Cassel, c’est presque indescriptible, entre un loup-garou avant sa transformation et Harvey Keitel dans Bad Lieutenant en plus grotesque encore. Sa démarche voûtée, bizarre, déséquilibrée, son phrasé pâteux, ses costumes deux fois trop grands, ses regards vaguement vitreux : on ne sait pas ce qu’il fait, mais il s’y tient tout le temps, avec la foi du charbonnier, rivé à sa lecture du personnage, à sa volonté de le rendre monstrueux, décalé, ridicule, aveugle et incompréhensible. Il faut un très grand courage, un engagement incroyable pour le faire avec autant de constance, pour ne penser qu’à son corps et réduire la part de conscience que Duris montre au contraire beaucoup. Voir Cassel est un spectacle extraordinaire.

J-M.S.


Texte de Jean-Marie Samocki.

Image : Fleuve Noir (Erick Zonca, 2018).